Déclin cognitif, la perte auditive s’impose comme un facteur modifiable

Il y a quelques années, lorsque j’évoquais le déclin cognitif auprès de mes pairs, le sujet suscitait souvent de l’intérêt sans être perçu comme central.

Aujourd’hui, cette perception a nettement évolué.

Les données sont là, solides, et elles pointent dans la même direction depuis maintenant une décennie. La déficience auditive non prise en charge est l’un des facteurs de risque modifiables du déclin cognitif et de la démence. La commission Lancet l’a intégrée à sa liste dès 2020. Ce n’est pas de la neuroscience de vulgarisation, c’est du consensus scientifique.

L’enjeu ici est d’examiner ce que cela change concrètement dans la pratique.

Ce que l’appareillage seul ne suffit pas à faire

Une personne appareillée, c’est déjà une bonne nouvelle. Mais une personne appareillée qui n’est pas stimulée cognitivement dans son quotidien, c’est une personne qui sous-exploite ses aides auditives, alors même qu’elle pourrait en tirer pleinement un bénéfice.

Voilà ce qu’on observe sur le terrain : l’oreille reçoit le signal, le cerveau ne sait plus quoi en faire. Des années de privation auditive ont laissé des traces. Le traitement de l’information s’est ralenti. L’effort d’écoute reste élevé, même avec une solution auditive bien réglée.

C’est le paradoxe de l’appareillage. On restitue le son, mais on ne restitue pas automatiquement la capacité à le traiter. Et c’est précisément là que notre rôle va bien au-delà du seul dispositif.

Audioprothésiste, professionnel de santé global

On nous forme à ajuster, à appareiller, à assurer le suivi technique. Mais notre position dans la vie de la personne suivie est unique. On la voit souvent, sur la durée, dans un contexte de confiance. On connaît son environnement sonore, ses difficultés de compréhension, ses habitudes.

Peu de professionnels de santé ont ce niveau de proximité et de régularité avec une population dont le risque cognitif est structurellement élevé.

Ce n’est pas une pression supplémentaire. C’est une opportunité réelle d’enrichir notre accompagnement.

Parler à une personne suivie de stimulation cognitive, ce n’est pas sortir de notre rôle, c’est l’élargir. C’est lui expliquer que l’appareillage est une condition nécessaire, mais pas toujours suffisante. Que son cerveau, comme ses muscles, a besoin d’être exercé. Que les différentes mémoires, l’attention, les fonctions exécutives, la vitesse de traitement se travaillent, à tout âge.

Ce que la formation nous apporte ici

Je travaille sur ces questions depuis plusieurs années, notamment à travers la certification obtenue avec Marie Prévost, Docteure en neurosciences et fondatrice de la Fabrique à Neurones. Pas parce que c’est à la mode, mais parce que j’ai vu, en centre d’audition et en formation, à quel point les professionnels manquent d’outils adaptés concrets pour aborder ce sujet avec leur patientèle.

On ne nous apprend pas à parler de cognition dans nos études initiales. On ne nous apprend pas à animer un atelier de stimulation cognitive, à expliquer le lien entre effort d’écoute et fatigue mentale, à positionner ces sujets dans notre discours de soin.

C’est pourtant faisable. Et quand c’est bien fait, ça change profondément la relation avec la patientèle.

Concrètement : que peut-on proposer ?

Sensibiliser lors des consultations. Quelques minutes suffisent pour aborder le lien « audition-cognition », expliquer pourquoi l’entraînement cognitif complète l’appareillage, et orienter vers des ressources adaptées. Beaucoup de personnes suivies ne font pas le lien, et sont soulagées qu’on le fasse pour elles.

Proposer des ateliers en groupe. La stimulation cognitive en atelier, c’est du travail sur les mémoires, l’attention, la rapidité de traitement, le raisonnement, dans un cadre collectif qui ajoute une dimension sociale souvent absente chez les personnes malentendantes. Bienveillance, humour partagé, intelligence collective : ce sont des ingrédients thérapeutiques à part entière.

Se former pour mieux référer. Même si vous ne souhaitez pas animer vous-même, comprendre ce que propose un atelier de stimulation cognitive vous permet d’orienter votre patientèle vers les bons interlocuteurs et de coordonner votre suivi avec d’autres professionnels, orthophonistes, psychomotriciens, médecins, experts en stimulation cognitive…

Pourquoi ça change aussi votre positionnement

D’emblée, dans un contexte de concurrence croissante entre centres, l’audioprothésiste qui propose une prise en charge globale, « audition et cognition », développe une approche différenciante, difficile à répliquer par les grandes enseignes.

Ce n’est pas une stratégie commerciale. C’est une cohérence de soin. Mais les deux ne s’excluent pas.

Une personne suivie qui comprend que vous pensez à sa santé au-delà de ses oreilles est une personne qui revient, qui parle de vous, qui fait confiance à votre suivi dans la durée.

En résumé

Le lien entre déficience auditive et déclin cognitif est établi. L’appareillage reste indispensable, mais il ne résout pas tout. En tant qu’audioprothésistes, nous avons la position, la proximité et la légitimité pour aller plus loin.

Ce que ça demande : se former, échanger avec la patientèle et accepter que notre métier évolue. Pas vers autre chose, vers quelque chose de plus complet.

C’est en tout cas ce que trente ans de terrain m’ont appris.

Muriel Avignon-Rainon, Audioprothésiste Experte
Formatrice, NIGHINA, certifiée en neurosciences appliquées, La Fabrique à Neurones

Sources scientifiques